Les notes en un coup d'oeil

14/20 JoueurLibre

Points forts

  • Un contenu massif pour cinq euros : des dizaines d'heures de jeu avec plus de 45 personnages aux contraintes uniques
  • Un système de statistiques interdépendantes qui rend chaque construction de partie différente
  • Une progression de puissance par vague extrêmement satisfaisante, avec un sentiment de toute-puissance en fin de partie
  • Des sessions courtes (15 à 30 minutes) parfaitement adaptées au jeu nomade sur Switch et mobile
  • Une identité visuelle immédiate et cohérente malgré le budget limité
  • Cinq niveaux de difficulté par personnage qui garantissent un défi évolutif sur le long terme

Points faibles

  • Une seule carte pour toutes les parties : aucune variation d'environnement, ce qui génère une monotonie visuelle rapide
  • Un bestiaire limité en termes de comportements distincts : la difficulté monte en volume, pas en sophistication des ennemis
  • Une répétitivité structurelle qui atteint son plafond plus vite que des roguelites comparables comme Hades ou Dead Cells

Un jeu à cinq euros qui a vendu plus d'un million de copies : il faut en parler

Brotato est sorti en accès anticipé sur PC en septembre 2022, puis en version finale en juin 2023, avant de débarquer sur Nintendo Switch, PlayStation 4, PlayStation 5 et mobile. Développé par un studio d'une seule personne, Blobfish, le jeu a franchi le cap du million de copies vendues sur Steam en quelques mois, avec une note de 97 % d'avis positifs au moment de son lancement officiel. Pour un roguelite à cinq euros, c'est une trajectoire qui mérite qu'on s'y arrête sérieusement, sans condescendance et sans exagération. Brotato n'est pas un accident. C'est un jeu construit avec une logique de conception précise, qui s'inscrit dans la lignée directe de Vampire Survivors tout en proposant une couche de complexité supplémentaire que ce dernier n'avait pas.

Le point de départ est délibérément absurde : vous êtes une pomme de terre, échouée seule sur une planète hostile après le crash de son vaisseau spatial. Pour survivre en attendant les secours, cette pomme de terre va affronter des vagues d'aliens en brandissant jusqu'à six armes simultanément. Le concept visuel est volontairement grotesque, avec des petits bras qui dépassent de chaque côté du personnage pour tenir des épées, des pistolets, des pierres, des seringues ou des rondins de bois. Cette direction artistique assumée, proche du pixel art dégourdi et expressif, donne au jeu une identité visuelle immédiate. On reconnaît Brotato au premier coup d'oeil, ce qui n'est pas anodin dans un marché des roguelites saturé.

Capture d'écran

La vraie profondeur est dans les statistiques, pas dans les armes

Le coeur du système de jeu repose sur une mécanique de construction de personnage entre chaque vague. Une partie se découpe en vingt vagues d'ennemis, séparées par des phases de boutique où l'on achète armes, objets et améliorations avec les matériaux récoltés sur les cadavres aliens. Chaque achat modifie un réseau de statistiques interdépendantes : les dégâts, la vitesse d'attaque, la vitesse de déplacement, la régénération de vie, le vol de vie, la portée, la taille des projectiles, le pourcentage de critique, la récolte de matériaux, l'armure, la résistance élémentaire. Ces statistiques ne sont pas décoratives. Elles interagissent concrètement avec les armes équipées et avec les effets des objets passifs.

Un objet comme la Pomme empoisonnée, par exemple, inflige des dégâts de poison aux ennemis proches, ce qui synergise directement avec une construction orientée dégâts de zone et vitesse de déplacement élevée. Une Mitrailleuse devient beaucoup plus intéressante si on a accumulé suffisamment de Vitesse d'attaque et de Munitions pour compenser sa consommation. Le Couteau de cuisine inflige des dégâts de base faibles mais bénéficie massivement des bonus de dégâts corps-à-corps, qui sont souvent plus accessibles en début de partie. Ces interactions ne sont pas toujours expliquées clairement, et une partie de l'apprentissage consiste justement à comprendre quels objets fonctionnent avec quels personnages et quelles armes. Ce flou initial peut décourager, mais il récompense la curiosité.

Car les personnages jouables, au nombre de plus de quarante-cinq au total en comptant ceux débloqués progressivement, ne sont pas de simples skins. Chacun impose une contrainte ou un avantage qui redéfinit entièrement la logique de construction. Le Bien Élevé ne peut utiliser que des armes communes ou rares, jamais les légendaires, ce qui oblige à optimiser avec des objets compensatoires. Le Démoniaque régénère de la vie en tuant, mais commence avec des points de vie très bas. L'Arboricole ne peut s'équiper que d'objets en bois, ce qui semble anecdotique jusqu'à ce qu'on réalise à quel point cela limite les synergies disponibles. Le Fantôme traverse les ennemis mais ne peut pas récupérer de vie autrement que par des objets spécifiques. Ces contraintes créent des parties radicalement différentes les unes des autres, et c'est précisément là que Brotato dépasse le simple concept de Vampire Survivors en boîte.

Capture d'écran

L'addiction fonctionne parce que le feedback est immédiat et visible

Ce que Brotato réussit particulièrement bien, c'est la progression de puissance au sein d'une même partie. Les vingt premières secondes de la vague 1 sont modestes, presque timides. Les vingt dernières secondes de la vague 20, avec six armes actives, des effets de zone, des projectiles supplémentaires générés par des objets passifs et une vitesse d'attaque qui rend tout illisible à l'écran, ressemblent à un feu d'artifice incontrôlable. Ce sentiment de toute-puissance progressive, construit brique par brique pendant les vingt vagues, est le moteur émotionnel du jeu. On comprend immédiatement pourquoi une partie supplémentaire s'enclenche sans réfléchir.

La durée de vie d'une session individuelle est courte, entre quinze et trente minutes selon le personnage et la difficulté choisie, ce qui rend le jeu particulièrement adapté aux contextes mobiles et aux sessions nomades sur Switch. Mais la durée de vie globale est disproportionnée par rapport au prix. Cinq niveaux de difficulté, appelés Danger 0 à Danger 5, débloqués progressivement pour chaque personnage indépendamment, représentent des dizaines d'heures de contenu si on veut tout compléter. Ajouter à cela que certains personnages nécessitent des stratégies radicalement différentes selon la difficulté, et on obtient un jeu qui justifie sans effort son tarif de cinq euros sur n'importe quelle plateforme.

Le DLC Abyssal Terrors, sorti en 2023, ajoute une nouvelle faction ennemie, les créatures abyssales, ainsi que de nouveaux personnages jouables et de nouveaux objets. Il est vendu séparément pour environ deux euros, ce qui maintient la logique tarifaire du jeu de base. Ce n'est pas un contenu transformateur, mais c'est une extension honnête qui élargit le bestiaire et les options de construction sans déséquilibrer l'ensemble.

Capture d'écran

Ce qui coince, et il faut en parler sans esquiver

Brotato a des limites réelles, et les minimiser serait rendre un mauvais service. La première est la plus évidente : il n'y a qu'une seule carte. L'arène dans laquelle se déroulent les vingt vagues est toujours la même, un espace rectangulaire avec quelques obstacles fixes et une disposition qui ne change jamais. Dans Vampire Survivors, les niveaux proposent des environnements différents avec des ennemis et des contraintes spécifiques. Dans The Binding of Isaac, chaque étage est procédural. Dans Hades, les biomes varient visuellement et mécaniquement. Brotato ne propose rien de tel. La monotonie visuelle s'installe rapidement, et même si le gameplay interne des vagues reste stimulant, l'absence de variation d'environnement est une vraie pauvreté de conception qui se fait sentir après une vingtaine d'heures.

Le bestiaire souffre du même problème. Les aliens qui composent les vagues sont peu nombreux en termes de typologies comportementales. On distingue essentiellement les ennemis qui foncent droit vers le personnage, les tireurs à distance qui restent à portée fixe, et les unités rapides qui tentent de déborder. Cette grille de lecture couvre l'essentiel du bestaire, avec quelques variantes de taille et de résistance mais peu de surprises comportementales. Aucun ennemi ne pose de problème stratégique véritablement nouveau après quelques heures de jeu. La difficulté croît par accumulation et par volume, pas par sophistication des patterns ennemis. Pour un joueur habitué aux roguelites exigeants, c'est une faiblesse structurelle difficile à ignorer.

La répétitivité est le troisième point à nommer clairement. Brotato est un jeu qui fonctionne sur la répétition assumée et sur le plaisir du cycle court. Mais ce modèle a ses limites. Après une centaine de parties, les boutiques commencent à devenir prévisibles, les synergies que l'on a déjà découvertes reviennent régulièrement, et l'excitation de la construction laisse progressivement place à une forme de routine. Ce n'est pas une critique fatale, c'est la nature même des roguelites construits sur ce format. Mais il est honnête de dire que Brotato atteint son plafond de nouveauté plus vite que Hades ou Dead Cells, des jeux qui injectent de la narration, de la variété environnementale ou des systèmes méta-progression plus complexes pour maintenir l'intérêt sur le long terme.

Capture d'écran

14/20 : un roguelite remarquable pour cinq euros, honnête sur ses limites

On met 14/20 à Brotato, et cette note porte deux réalités simultanément. La première : à cinq euros, Brotato est probablement l'un des meilleurs rapports contenu-prix du marché des roguelites indépendants. Le système de statistiques, les personnages aux contraintes uniques, la progression de puissance par vague, l'accessibilité de la prise en main et la durée de vie réelle de dizaines d'heures sont des qualités objectives qui ne doivent rien au prix. Ce jeu serait bon à quinze euros aussi.

La seconde réalité : les six points manquants ne sont pas là pour faire semblant. Une seule carte, c'est un choix de production qui limite structurellement la variété visuelle et spatiale. Un bestiaire avec peu de comportements distincts, c'est une conception qui fait reposer l'intégralité de la charge de l'intérêt sur la construction du personnage, sans filet. Et cette répétitivité éventuelle, qui ne frappera pas tout le monde à la même vitesse mais qui finira par frapper, c'est la conséquence directe de ces deux manques. Brotato est excellent dans ce qu'il fait. Il ne fait simplement pas assez de choses différentes pour prétendre à plus. C'est un jeu qu'on recommande sans hésiter, en sachant exactement ce qu'on recommande.

Pour qui ?

Pour le joueur qui cherche un roguelite accessible, addictif et rentable, capable d'occuper des sessions courtes sans jamais se sentir vide. Idéal également pour quelqu'un qui veut découvrir la complexité des constructions de builds sans l'investissement en temps d'un Hades ou d'un The Binding of Isaac.

Pas pour qui ?

Pour le joueur qui attend d'un roguelite une variété de niveaux, une narration ou une sophistication comportementale des ennemis : Brotato n'a rien de tout cela. Si la répétition visuelle et la boucle de jeu unique suffisent à vous décrocher en quelques heures, passez directement à Hades ou Dead Cells.

Données du jeu

StudioBlobfish
ÉditeurSeaven Studio
Date de sortie28 mars 2023
PlateformesPC, PlayStation 5, PlayStation 4, Nintendo Switch, Mobile